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Textes d'auteures

Caroline Canault

Jeff Saint-Pierre, continuum vertigineux

Diplômé des Beaux-Arts de Grenoble suite à une formation d’art contemporain et conceptuel, Jeff Saint-Pierre sculpte l’acier, plus particulièrement le fer à béton, additionné parfois à d'autres matériaux de construction comme le béton cellulaire ou encore la mousse polyuréthane.

Les dessins sont nécessaires pour les grands projets.

« Il y a toujours des quantités de projets en effervescence et en maturation… Lorsque le mouvement me convient, me surprend ou me fait rire, je sais que j’ai atteint le point de finition. Il n'y a jamais d'équilibre, uniquement du déséquilibre, je repousse toujours plus loin la limite de la rupture. Symboliquement l'équilibre est la mort, le déséquilibre ou mouvement est la vie. »

Le sculpteur réussi ce tour de force d’associer l’acier à la légèreté, un véritable pied-de-nez au caractère difficilement flexible du matériau.

Ses sculptures donnent à voir une pesanteur. Entre stabilité et instabilité, entre fluidité et transparence, l’artiste se déleste du poids narratif et gravit une verticalité stupéfiante. Le mouvement et l’action passe par l’entremise de l’air. Jeff Saint-Pierre questionne le mystère de l’invisible. Il perce le vide pour faire éclore ses personnages ; des acrobates, équilibristes hybrides aux ligaments métalliques d’une nouvelle ère. Leurs contorsions improbables les unissent parfois en haut d’une échelle qui tend vers les cieux. Proches du 7e ciel, leurs baisers fougueux et dénudés s’envolent sous une nuée poétique.

« J'apprends perpétuellement pour compléter le vide. Je ne supporte pas ce qui est cloisonné, hermétique, et qui tient pour acquis le savoir unique ou stéréotypé, il n'y a pas de vérités ! La diversité et les expériences restent pour moi les seules richesses. »

Quand Jeff Saint-Pierre ne sculpte pas les corps il forge ses apparats. Les dessous chics deviennent des dessous chocs pour témoigner contre l’excision.

C’est l’espace du fantasme comme celle de la transgression qui fascine l’artiste. Un espace où tout est ouvert, là même où l'humain, sa fascination et son inquiétude deviennent des moyens d’expression.

Impressionnantes par leur présence et leur force, ses œuvres invitent au-delà des apparences, dans des espaces de questionnement et de réflexion subtils. La mise en scène et l’organisation technique rigoureuse s’étirent dans l’espace et le temps. Le temps est omniprésent voire obsessionnel pour l’artiste.

« Dans mes créations, le temps très bref du mouvement se confronte à celui plus long de la rouille et du vieillissement. »

L’artiste impose ses temporalités. L’acier, la matière de l’écho du passé créée d’autres potentialités. 

« Le matériau utilisé est issu du recyclage du métal qui a déjà une histoire. Le présent c’est ma création ; interactive, impulsive, incontrôlable parfois. Le temps futur s’accomplit dans l'avenir qui laissera la trace esthétique de mon empreinte. »

Ce rapprochement, cette mise en lien créée une coexistence harmonieuse, un continuum qui nous transporte vers un audacieux vertige.

Caroline Canault (Journaliste/critique) 2014

Aude Henno

ENTREE EN MATIERE

Quelle est l’innocence d’évoquer le geste humain avec un matériau de construction révélant force et rigidité ? Les personnages créés par Jeff Saint-Pierre naissent de fer et de béton. Le fer ne subit aucune torsion. Les matériaux ne sont pas forcés, pas détournés. Le propos est simplement solide.

La figuration est employée au premier degré et les matériaux choisis sont modestes. La philosophie et le concept artistique se matérialise dans l’alliance déterminée de ces deux composants.

Les sculptures sont en situation de déséquilibre certain, physique ou relationnel. La posture sociale de ces petits être de fer, lourde de sens, prend dans les mains de l’artiste un tournant fragile et lucide.

Malgré la rouille qui habille le fer, l’oeuvre est d’une matérialité léchée. Par opposition  à la propriété physique de la matière fer ou béton, les êtres sculptés paraissent souples et amusés, animés d’une petite fantaisie poétique qui leur fait résister au fameux déséquilibre.

Depuis 20 ans Jeff Saint-Pierre fait naître ces sculptures solitaires. Un esprit de paternité sans limite pour ces personnages en danger, qui pourtant demeurent libres et légers. La démonstration d’une belle résistance.

L’ARTISTE

En grandissant Jeff Saint-Pierre ne se satisfait pas des réponses qu’on lui fournit sur les questions existentielles. Il intègre les Beaux Arts de Grenoble en 1985.  Il accomplit cinq années d’étude mais toujours sans pouvoir accepter les vérités défendues par ses pairs en matière esthétique, conceptuelle ou philosophique. " L'artiste pose question, il n'a pas vocation à donner de réponse "

La démarche artistique de Jeff Saint-Pierre prend sa source dans une réflexion incessante. La question alterne entre le désir d’universalité,  et la désillusion qui l’accompagne dans le concret. Chacun des êtres sculptés est la restitution de cette balance, de ce déséquilibre inévitable entre aspiration et réalité ; et la liberté qui subsiste au terme de cet effort.

Hélas ce qui convient, ne vaut que pour un, défaut cruel d’universalité !  Les créations de Jeff Saint Pierre existent pour sortir de cette impasse et réintroduire dans l’agora un autre langage.

Au-delà du questionnement l’artiste est allumé comme une flamme par un projet gigantesque : installer 7 sculptures monumentales dans les 7 communes qui délimitent le département où il réside. Le projet s’appelle « 7 filles et une mère » installées aux limites de l’Isère. Cette réalisation a été entièrement à l’initiative de l’artiste. Et quand on évoque la suite de cette ambition, l’artiste répond qu’il pourrait habiller le cercle de l’équateur, ou encore les frontières de l’Europe…

Le but d’un projet aussi gigantesque est d’intervenir dans la sphère collective, toujours la plus large possible.

Tous ses personnages de fer sont créés pour être libres d’exister à l’extérieur, se patinant d’une rouille (altération naturelle du fer) qui se transforme en protection contre le temps  mais sans promesse d’éternité. Ensemble ils forment l’œuvre qui permet enfin le lien, le liant entre humains.

Aude Henno (Agent d'artistes) 2011

Jeanine Rivais

Mouvement et statisme : « jeux de formes »

 de Jeff Saint-Pierre

        Chacun s’est un jour arrêté à l’entrée d’un chantier ; laissant vagabonder son imagination bâtisseuse parmi des montagnes de sacs de ciment ; des entassements de parpaings ; des pyramides de gravillons ; et, rouillés, jetés en vrac entre ces amoncellements, des paquets de tiges de fer plus ou moins longues, de section circulaire, vrillées ou ponctuées, dont il est bien connu qu’elles servent à renforcer le béton, leur utilité matérielle intuitivement perçue, nul ne s’attarde sur ces objets, sans autre intérêt apparent, corrodés qui plus est !

« Nul », pas tout à fait. Car il est un artiste, Jeff Saint-Pierre, qui, justement, se soucie de ce matériau pauvre, et relève comme un défi le désintérêt général : d’abord, parce qu’il trouve provocante l’idée de construction, de verticalité, inhérente à ces tringles ; ensuite pour l’espèce de pari auquel il se livre chaque fois, quant à leur situation géographique et les variantes de leurs entrelacs à l’intérieur des murs qui s’élèvent devant lui ; enfin pour la connotation paradoxale, teintée de mystère qu’elles véhiculent : être là, indispensables, mais invisibles. D’où sa volonté de sortir de ce métal de son contexte, lui donner, en quelque sorte, des lettres de noblesse. Mais pour établir avec lui une complicité créative, il fallait réduire sa taille à l’échelle de la main qui allait le transformer. D’où l’idée de Jeff Saint-Pierre de le tronçonner en petits morceaux réguliers à partir desquels il puisse réaliser des personnages.

Car c’est là sa seconde gageure : considérer d’un œil à la fois grave et ludique, naïf et humoristique, ces bouts de métal. ( Sans se soucier du fait que, immédiatement classée parmi les créateurs d’Art’Récup’, sa démarche soit totalement différente de la leur qui ne se préoccupe que d’objets vieux, chargés de souvenirs, patinés par le temps et les mains ; alors que Jeff Saint-Pierre ne considère qu’un matériau anonyme et vierge de toute mémoire ). Dans le même temps, leur donner une signification personnelle. Confirmer sa conception originale dénonçant l’indifférence ou le mépris de l’homme pour ces objets qui ne sont que matériels. Afficher sa différence. Se faire provocateur en créant par une sorte de militantisme social ou d’orgueil, son propre Golem, dépourvu – mais l’est-il ? – de mysticisme : ériger son homme d’acier !

A partir de là, il fallait à Jeff Saint-Pierre trouver une logique corroborant ce choix : déceler une « âme » en ce matériau ; lui donner une humanité, tout en lui conservant « ses racines » : continuer à admettre qu’il appartient au domaine de la construction, l’intégrer pour ce faire à d’autres matériaux ; mais s’assurer qu’il participe de ce que l’artiste appelle « l’harmonie des choses ». Concevoir son personnage de façon à traduire ce qui lui paraît essentiel : à la fois un jeu de mouvement  / de statisme ; d’équilibre / de déséquilibre ; d’élévation / d’écrasement ; de légèreté / de raideur ; d’effort / de mobilité… Ce que cherche en fait tout artiste en quête d’absolu.

Ainsi, selon l’évolution de cette recherche, explorant toutes les possibilités de traduire le problème de l’humain face à son environnement, Jeff Saint-Pierre conçoit-il des œuvres en deux ou trois dimensions. Mais qu’elle que soit la formulation, cette vie de métal s’organise en fonction de la présence récurrente d’un cadre géométrique auquel est supposé se fixer chaque personnage : cadre aussi symbolique et conceptuel que le carcan social qui limite l’homme. Mais naît alors, presque aussi incontournable, la transgression : parfois, trop indépendant peut-être, « l’homme-de-métal » néglige ce cadre ; ses doigt raides sont dans l’espace extérieur ; et une partie du corps, ses jambes dépassent cette limite sécuritaire. C’est alors qu’il est en péril, car la seule chose qui le préserve de la chute est, instable, une corde… Mais, contrepartie de ce danger, la ligne qui délimite cette « aventure », résultante d’une pensée mêle technique, philosophie et symbole, est absolument parfaite. D’autres fois, l’artiste ne tolère de son personnage aucun dépassement, mais celui-ci affecte des positions gymniques tout à fait singulières, comme s’il poussait en tout sens en une volonté rédhibitoire d’échapper à son enfermement. Et la démarche de l’artiste devient alors exemplaire : combinant de façon quasi-mathématique les éléments entre lesquels il a aménagé de légers interstices, il peut jouer avec la lumière de manière inattendue. Par ailleurs, il parvient à donner à ses créatures, en dépit de l’extrême rigidité des petits morceaux métalliques, un sens du mouvement, une impression de fluidité, une surprenante souplesse des lignes. Les seuls moments où elles semblent incapables de se libérer adviennent lorsque le sculpteur les « replace » dans leur milieu originel, les écrase entre deux blocs de béton, les coince sous une lourde poutrelle métallique, etc. Comme si soudain il avait peur que lui échappent ces êtres sur lesquels il a peut-être endommagé sa propre intégrité physique ( car travailler ce matériau coupant, rêche et rouillé n’est sûrement pas de tout repos ). Comme si l’architecte en lui s’effrayait soudainement de la liberté prise par ses personnages et n’avait d’autre choix que de les soumettre !

Ce sont ces états successifs qui font traverser l’esprit des spectateurs. Selon leur vécu, leur éducation, leur subjectivité, leur faculté de rêver… Les uns ne verront dans cette création tellement atypique qu’un rejet de la société, une geste dénonciatrice ; les autres jugeront dérisoire cette façon de jouer les démiurges. Les uns trouveront dure et sans âme cette création métallique ; les autres s’émerveilleront de ce monde allogène… Qu’importent à Jeff Saint-Pierre ces regards tellement divers et antithétiques sur son œuvre ? L’essentiel n’est-il pas qu’avec chaque nouveau projet il essaie de se surpasser, d’aller au delà de ce qu’il a à peine fini d’explorer ? Et, dans cette avancée, cette volonté d’élargir toujours son champs esthético-philosophique, son enthousiasme paraît inextinguible !

Jeanine Rivais (Journaliste/critique) 2003.

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